Atelier Boem

 

 

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PORTRAIT

Il aura fallu une vie faite de chemins détournés, de rencontres et d’intuitions pour que Françoise Kerjose fasse éclore Boem. Dans son atelier à Plobannalec-Lesconil, aux lignes épurées et aux couleurs naturelles, cette brodeuse autodidacte réinvente les gestes anciens avec un regard contemporain. Inspirée par le Pays bigouden, la nature et les savoir-faire textiles, elle crée des pièces qui racontent un territoire sans jamais le figer. Entre broderie, matières naturelles et collaborations artistiques, Françoise Kerjose tisse bien plus que des étoffes.

 

Vous avez eu plusieurs vies avant de créer l’atelier Boem. Quel chemin vous a menée jusqu’ici ?

Je suis née à Quimper et j’ai grandi à Saint-Yvi, dans une famille issue du monde agricole profondément attachée à la terre. J’ai toujours aimé les matières et la création, mais travailler dans la mode n’était pas vraiment envisageable à l’époque.

J’ai donc étudié les langues étrangères, géré des supermarchés, repris des études en commerce international. J’ai même été chauffeur-livreur pour les financer ! Puis j’ai occupé un poste de coordination logistique pendant vingt ans chez Petit Navire, à Douarnenez.

À un moment, j’ai ressenti le besoin d’une respiration. J’avais envie de créer un projet qui ait du sens, qui rassemble tout ce qui m’anime depuis toujours : les belles matières, les savoir-faire, le dessin. Avec le recul, je me dis que toutes ces expériences m’ont menée jusqu’à Boem.

Le déclic, c’est finalement une rencontre et le Pays bigouden …

Oui, il y a eu une rencontre déterminante avec Gildas Le Minor. J’ai été touchée par l’histoire de sa famille et par cet héritage textile. C’était une évidence. Ce qui est amusant, c’est que le nom Le Minor m’accompagnait déjà depuis l’enfance. Petite, j’étais fascinée par une de leur poupée à gagner lors d’une tombola.

Il y a 5 ans, j’ai décidé de créer ma propre entreprise et aujourd’hui je viens d’ouvrir mon atelier boutique à Lesconil.
Le Pays bigouden s’est imposé naturellement. C’est un territoire qui possède une identité très forte et un incroyable vivier de créateurs. Je m’y sens chez moi. J’avais envie de participer à cette dynamique, de mettre en lumière des artistes locaux et de créer des passerelles entre leurs univers, les savoir-faire et le patrimoine. C’est ainsi qu’est né Boem.

Que signifie Boem ?

Boem est un mot breton qui possède deux sens qui me correspondent profondément : le sillon de terre et l’émerveillement. Il raconte à la fois mon attachement à mes racines, à la matière, et cette envie de regarder le monde avec curiosité et poésie. J’aime l’idée du sillon que l’on trace avec patience, comme on brode un motif, point après point.

Vous vous êtes formée à la technique de la broderie Cornély. Que représente ce geste pour vous ? 

Chaque création commence par un dessin. J’aime tracer des lignes fines, souvent inspirées du végétal ou du monde marin, puis les faire naître sur le tissu.

Je travaille avec une machine Cornely, une technique que l’on qualifie de « broderie main » tant le geste et la main restent essentiels. La mienne a plus de 90 ans ; elle était utilisée dans les ateliers de broderie de la maison Pichavant installée à Pont l’Abbé en 1868. C’est une merveille de mécanique avec son histoire, son bruit, son mouvement. J’aime cette relation presque physique avec elle. Je brode même pieds nus pour mieux sentir le rythme de la machine et accompagner chaque geste avec précision.

Ce qui me touche dans la broderie, c’est le temps long, la patience, l’attention portée à chaque point. Il faut de la rigueur et de la précision, mais aussi laisser une place à la sensibilité, à ce que la main apporte d’unique.

Ma signature ? c’est une interprétation à la fois contemporaine et intemporelle de la broderie : préserver un héritage, le célébrer et le réinventer.

Vous êtes aussi éditrice de linge de maison. Comment naissent vos collections ?

J’aime l’idée d’être une passeuse. Je conçois pour les particuliers comme pour les professionnels des modèles exclusifs dédiés à l’art de vivre, imaginés par des artistes locaux.

Chaque année, je construis une collection autour d’un fil rouge, d’une direction artistique commune. Les artistes me confient leurs dessins et je les fais vivre sur des textiles. Mon parcours m’a beaucoup aidé à développer un regard, à sentir les tendances. C’est un vrai plaisir de révéler des artistes.

Comment choisissez-vous les artistes avec lesquels vous collaborez ?

J’aime m’entourer d’artistes qui ont une sensibilité au territoire breton, un ancrage, mais aussi une technique qui leur sont propres. Ce qui m’intéresse, c’est leur capacité à transmettre une émotion, à raconter une histoire à travers leur univers.

Ahn Gloux, illustratrice maritime travaille la découpe de papier ; Brigitte Uguen peint sur des cartes marines, les dessins très colorés de Fred ou encore le dessin délicat du château de Pont-l’Abbé pour le musée bigouden par Nolwenn Hamelin, illustratrice d’architecture.

Je fais également partie du collectif d’artistes Pevarzek, créé en hommage au mouvement Seiz Breur. Une belle manière de prolonger cette envie de faire dialoguer création contemporaine, identité bretonne et savoir-faire.

Votre démarche repose sur une production engagée. Jusqu’où va cette exigence ?

Je suis « jusqu’au-boutiste ». J’aime aller au bout des choses et être cohérente dans chacun de mes choix.
Je privilégie les productions raisonnées, les entreprises familiales et les savoir-faire. Je suis très attachée à la traçabilité des matières. Le lin que j’utilise est cultivé en Normandie et tissé dans les Vosges. La laine vient de moutons de Gavrinis, dans le Morbihan. Les impressions sont réalisées avec des encres à base aqueuse, sans risque pour l’homme ni pour l’environnement.

J’ai aussi à cœur de faire travailler des acteurs locaux. La couture est réalisée avec les équipes des ESAT de Concarneau et de Plonéour-Lanvern. Les étiquettes sont fabriquées à Laval. Dans l’atelier, le mobilier a été imaginé par l’ébéniste Solenn Caroff, à Douarnenez, et mon enseigne a été créée par le studio Pecab à partir de plastique recyclé collecté à Concarneau et en Cornouaille. Même mon logo, réalisé par le studio Nomades Studio à Pont-Croix porte cette attention aux matières : le lin se retrouve jusque dans le papier de mes cartes de visite.

Pourquoi avez-vous une affection particulière pour le lin ?

Cette passion pour les matières végétales remonte à l’enfance : à huit ans, mon oncle m’a offert un herbier dans lequel se trouvait une capsule de lin. Cette plante m’a fascinée. J’ai cherché à comprendre son histoire, sa transformation.

J’aime le lin pour son toucher, son odeur, sa résistance et son caractère naturel. Chaque matière raconte une histoire, un territoire, des savoir-faire. C’est ce lien entre la terre et la main que je souhaite transmettre avec Boem.

Si le Pays bigouden était un animal, lequel serait-il ?

Un cheval. Pour sa force, sa fougue, mais aussi pour le lien profond qu’il entretient avec l’homme et la terre. Le cheval accompagne, il travaille, il avance. Il y a quelque chose de très humble et de très puissant à la fois.
Je retrouve cela dans le Pays bigouden : un territoire de caractère, façonné par des femmes et des hommes attachés à leurs racines, à la mer comme à la terre.

Et puis j’aime l’image de la mer déchaînée sur nos côtes, ce rythme puissant de l’écume tels des chevaux au galop. Cette énergie, ce mouvement, cette liberté, c’est aussi ce que je ressens ici.

Sinon, vous êtes plutôt aube ou crépuscule ?

L’aube, sans hésiter. J’aime la tranquillité du matin, ce moment suspendu où tout semble encore possible. C’est un jour nouveau qui commence, une page blanche sur laquelle on peut tout écrire.

Atelier Boem

24 rue de la Paix, 29740 Plobannalec-Lesconil

06 33 06 94 48

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Crédits photos : Claire Marion / E. Cléret

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