Sylvie Legeay – Binocl’art

 

 

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PORTRAIT

Pontla, Bénod, ses collections colorées ne passent pas inaperçues. Pétillante, créative et dynamique, Sylvie Legeay a fait un choix clair : s’éloigner des grandes marques et des collections standardisées pour créer ses propres montures dans son atelier Binocl’Art, à l’Île-Tudy.

Opticienne de formation, elle a troqué la vente pour le travail de la matière et la fabrication artisanale. Dans son atelier baigné de lumière, chaque paire naît d’un dessin, d’un geste précis et d’une attention portée à chaque visage.

Inspirée par les couleurs du Pays bigouden et le goût du sur-mesure, la créatrice défend une autre vision de la lunette : un objet utile, certes, mais surtout une véritable signature personnelle.

Comment êtes-vous passée de la vente de lunettes à leur création ?

J’ai commencé par un BTS d’opticien-lunetier, à une époque où l’on apprenait encore à fabriquer des montures. Aujourd’hui, ce savoir-faire a quasiment disparu de la formation. J’ai ensuite dirigé pendant une vingtaine d’années deux boutiques d’optique, à Quimper et à Lorient. Mais je n’étais jamais totalement satisfaite de ce que je proposais à mes clients.

Le secteur a énormément changé. Les grandes marques ont délocalisé leur production, on est entré dans une logique de surproduction et de surstockage. Je ne me reconnaissais plus dans cette industrie.
J’ai toujours aimé fabriquer, dessiner, travailler de mes mains. Et puis, avec mon métier d’opticienne, je savais reconnaître les formes qui mettent un visage en valeur. D’ailleurs, ma toute première monture, je l’avais dessinée pendant mes études. Un jour, un ami m’a lancé : “Tes remarques sont toujours très pertinentes, pourquoi tu ne créerais pas tes propres lunettes ?”

Cette phrase a fait son chemin. J’ai vendu mes deux boutiques, je suis repartie en formation et j’ai ouvert mon atelier. Aujourd’hui, je dessine chaque modèle et je le fabrique moi-même.

Vous n’êtes pas seule à bord ?

Julien m’a rejoint il y a près de deux ans. Il a un parcours atypique : il fait de la photographie, a étudié le graphisme, il a travaillé dans la restauration, comme skiman, etc. Mais il est surtout très manuel. Je lui ai transmis les gestes techniques de la fabrication. Il avait déjà la précision et la dextérité, il ne lui manquait que le savoir-faire.

Vous n’avez pas choisi l’Île-Tudy par hasard ?

Je suis Bourbonnaise d’origine, mais j’habite à l’Île-Tudy depuis de nombreuses années. Ma grand-mère était de Loctudy, donc j’ai toujours eu un lien fort avec ce territoire.

Quand j’ai créé mon atelier, je cherchais un lieu proche de chez moi. Cet atelier s’est imposé comme une évidence. Pour créer, j’ai besoin de calme, de sérénité, loin de l’agitation des villes. Ici, je trouve ce calme intérieur indispensable à mon travail.

Je pense que cet environnement influence forcément mes créations. Les couleurs de la côte, la lumière, les lignes épurées des paysages, etc. Tout cela nourrit mon regard, même de façon inconsciente.

Quelle est votre signature ?

J’aime les couleurs qui ont du caractère, et particulièrement le bleu. Il évoque la lumière, l’énergie, mais aussi une certaine sérénité. C’est une couleur qui me ressemble.

Ma signature, ce sont les formes asymétriques. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, elles s’accordent parfaitement avec le visage, qui est naturellement asymétrique. J’aime aussi les couleurs pétillantes, celles qui donnent de l’éclat.

J’ai créé deux collections : Pontla, avec des branches en acétate, et Benod, avec des branches en métal. Mais en réalité, j’ai une centaine de modèles dans ma “marmotte”, ma valise de présentation. Et chacun porte le prénom d’un copain ! C’est mon petit clin d’œil.

Au fond, une monture, ce n’est pas seulement un objet. Elle peut changer le regard que l’on porte sur soi. Elle révèle une personnalité, met un visage en valeur. C’est un véritable moyen d’expression.

Comment naît une lunette?

Une monture peut voir le jour en cinq minutes ou demander dix jours de travail. Tout dépend de l’inspiration et des finitions.

Tout commence par un dessin. Souvent, il naît d’un visage. Je pense à une personne de mon entourage, à une expression, à une morphologie. Mon expérience d’opticienne m’aide à imaginer ce qui fonctionnera.
Le dessin est ensuite numérisé pour découper la face de la monture dans l’acétate. Ensuite, tout est fait à la main : le façonnage, le drageoir pour emboîter le verre, la cambrure, la projection du nez, le montage des branches, le polissage, etc. Chaque étape demande de la précision.
Les montures passent ensuite deux jours dans un tonneau rempli de copeaux de bois et de plastique. C’est ce qui leur donne leur première brillance.

La dernière étape est aussi la plus longue : le travail au touret. C’est là que je ponce, lustre et ajuste chaque détail. C’est ce qui rend chaque monture unique. Il n’y en a jamais deux parfaitement identiques.

J’utilise aussi des machines anciennes qui ont quasiment disparu des ateliers, comme ce tour à canneler. Elle me permet de travailler les biseaux, les reliefs, les angles, d’apporter de l’élégance et une véritable identité à chaque création. Aujourd’hui, beaucoup de ces gestes ont été remplacés par des machines. Moi, je tiens à préserver ce savoir-faire artisanal.

Vous êtes très sensible à la démarche durable. Comment cela se traduit-il dans vos choix de fabrication ?

Oui, elle est au cœur de ma façon de travailler. Je privilégie des matériaux français et recyclables. Mon acétate de cellulose, par exemple, est fabriqué à Oyonnax, dans l’Ain, berceau historique de la lunetterie française.
Je travaille uniquement en petites séries et je ne fabrique qu’à la demande. Je refuse la logique de surproduction et de stockage de montures qui ne trouveront peut-être jamais preneur.

J’accorde aussi beaucoup d’importance à la durée de vie de mes lunettes. Elles sont pensées pour être réparées, ajustées, entretenues. L’idée, c’est qu’elles puissent accompagner leurs propriétaires le plus longtemps possible, voire trouver une seconde vie.

Et je ne jette presque rien. Les chutes d’acétate servent aux réparations ou sont transformées en bijoux. Même les étuis s’inscrivent dans cette démarche : ils sont confectionnés à partir de chutes de tissu par un ESAT à Pont-l’Abbé et Ploneour-Lanvern. J’essaie d’aller au bout de cette logique de valorisation des matières.

Quel regard portez-vous sur votre double casquette de créatrice et de commerciale ?

C’est un métier difficile, exigeant, qui prend beaucoup de temps. Mais il y a un vrai plaisir dans le travail manuel, surtout quand on est en phase avec ses valeurs. Ça donne du sens à ce que l’on fait au quotidien.

Aujourd’hui, mon envie serait de me développer davantage. Mais je rencontre des difficultés à trouver des commerciaux capables de représenter une marque artisanale face aux grossistes et aux grandes structures déjà en place.

Du coup, je démarche moi-même, mais ce n’est pas mon métier. Et tout le temps passé à cette partie commerciale, c’est du temps en moins pour créer.

Quel est votre réseau de vente ?

Je travaille essentiellement avec des opticiens indépendants, environ une cinquantaine de boutiques. Elles sont réparties en Bretagne, dont plusieurs en Pays bigouden, mais aussi dans l’Allier, en Corse ou encore à Saint-Gervais.

Ce sont des professionnels très réceptifs au local et au “made in Bretagne”. Ici, les opticiens du Pays bigouden m’ont fait confiance dès le départ.

Avec les indépendants, il y a aussi une vraie qualité de conseil. Ils prennent le temps de comprendre à quel visage la monture va correspondre. C’est une approche très technique, très fine, qui correspond totalement à ma manière de créer.

Quels sont vos coups de cœur bigoudens ?

Sans hésiter, ma plage de l’Île-Tudy ! Je n’ai qu’à traverser la route.

J’aime aussi faire le tour de l’île, nager en eau libre ou aller à la piscine Aquasud. Je nage beaucoup, je fais d’ailleurs partie du Club des nageurs bigoudens.

Et puis il y a des endroits très simples que j’adore : aller boire un verre au café de la plage. La vue sur la rivière de Pont-l’Abbé est magnifique. Et en plus, ils font les meilleurs accras du monde !

Sinon, vous êtes plutôt crêpe ou Kouign ?

J’aime autant les deux mais avec du caramel au beurre salé ! C’est ma spécialité.
Et pour l’anecdote, je livre mes lunettes avec un petit pot fait maison. C’est ma touche personnelle !

Binocl'art

26 avenue de Bretagne – 29980 Île-Tudy
06 48 12 82 90

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Crédits photos : Julien Gilson / L.Gloaguen

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